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Faut-il vernir l’air?

 

Samedi dernier, je suis allée au vernissage d’un livre-revue regroupant des textes et photos portant sur l’Algérie.

Un beau livre, qui s’appelle « esprit bavard », et qui sous-titre Algérie autrement dite, autrement vue.

Vaste programme. Une sorte de revue annuelle, dont le premier exemplaire vient de sortir en version papier.

 

 

C’est l’histoire d’une jolie nana, journaliste, à la longue chevelure bouclée,  qui voulait éditer ça, et qui après un long chemin, y est arrivée.

Durant l’expo, elle a parlé des difficultés rencontrées , mais de l’importance du papier malgré tout.

 

C’est vrai que ça reste exquis ces choses que l’on peut tâter, tourner, retrouver au milieu des cartons, offrir.

 

Le tout se passait dans une librairie très sympa du côté de Telemly, Ta Page. C’était petit, y avait pas de champagne rosé ni de brochettes de fraises dans un coulis de chocolat, mais ce fut sympathique.  La librairie regorge de jolis livres d’ailleurs.

Des gens qu’avaient contribué au magazine étaient là (des écrivains, entre autres), mais ont peu parlé. C’était drôle car en général, quand un livre sort, l’auteur est souvent timide et apeuré, et l’éditeur se fait le vendeur plein d’entrain.

Là, on sentait l’éditrice émue, et peu encline à vraiment parler de sa passion pour ce projet. Qu’elle a porté  pendant plusieurs années pourtant.

 

Ca ne fait rien, car le livre (ou revue, ou book, je sais pas comment appeler ça) se vend lui-même. D’ailleurs, dès que je suis arrivée dans la librairie, j’en ai chopé un exemplaire, je l’ai serré et plus lâché, de peur qu’il n’en reste plus à la fin.

 

Les gens ont peu à peu quitté l’expo, et assez vite on s’est retrouvés entre jeunes gens, beaux, pleins de talents naïfs et de promesses. L’éditrice était dans un coin, appuyée sur une rangée de livres, à regarder autour d’elle, l’air un peu mélancolique.

 

Les grandes personnes  avaient beaucoup parlé, en fait, des difficultés de l’édition, du mal des librairies, des projets qui n’aboutissent pas. De la dureté des choses, en somme.

C’est dommage, car « esprit bavard » qui trônait au milieu de l’espace, méritait un air plus gai, tant le projet est beau.

Parfois, l’optimisme et la satisfaction devraient effacer tout le reste. J’ai l’impression que l’enthousiasme que l’on avait tous, face au livre, ne se diffusait pas assez dans l’air et l’ambiance était teintée d’une petite mélancolie nationale.

 

Alors les jeunes gens se sont assis sur les marches de l’escalier exigu, empêchant le passage, à discuter de filles, de garçons, du photographe mignon, de pourquoi est-elle si triste, de où aller manger ce soir, tu pourras me déposer chez moi après, tu crois qu’on peut voler un livre sans se faire voir? 

 

En sortant, je suis passée à la caisse, esprit bavard coûte 2000 dinars.

J’étais contente de posséder un grand livre.

En rentrant à la maison, je l’ai offert à mon frère. Il aime beaucoup les objets qui se rapportent à Alger, il voue une adoration à la ville,  ne veut vivre nulle part ailleurs et n’a pas été contaminé par le pessimisme ambiant. Il a  bien de la chance!

 

Moi, je suis allée dormir.

 

C’est une très belle revue, bien fournie, une cristallisation artistique de l’Algérie en quelque sorte.

Ce n’est peut-être pas la seule, ce n’était peut-être pas la peine d’aller au vernissage ( d’ailleurs je ne vais à ce genre d’évènments que pour pouvoir frimer le lendemain : ouayyy je suis allée à un ver-ni-châââge hier, trop chic ma vie), mais ça vaut la peine de l’avoir dans sa bibliothèque ( pour se la péter), et surtout, un tel projet littéraire, ça vaut la joie!

 

 

 

 

Mamzelle Namous




p.s i love you : retrouvez toutes les infos, et des photos du vernissage ici 

p.s i love you too : Librairie « Ta Page », 75,boulevard Krim-Belkacem (Télemly)


Filles Perdues, Cheveux Gras

Ce matin, je parlais de Cupidon avec une copine. Elle me disait que c’était un con, je lui disais que c’était un ness mleh ( juste quelqu’un de bien, quelqu’un de bien).

Y a un truc qui est con avec Cupidon, et malheureusement vrai, c’est qu’il lance toujours sa putain de flèche quand on ne s’y attend pas. Et le problème avec les filles c’est qu’elles s’y attendent toujours.

 

Avant une réunion, la fille se dit que peut-être un des associés du cabinet Chedli & Chedli sera jeune, beau et fera craquer sa culotte  son petit coeur tout mou.

Alors elle se fait belle, elle révise devant le miroir son air « je suis intelligente et j’ai ma place dans cette boite« . Elle arrive en réunion, ça dégouline le vieux. Le vieux a des ongles noirs et de la bave blanche quand il parle trop vite.

La fille peine à cacher son air de chien battu.

 

Un samedi midi , la fille est en pyjama chez elle, tout le monde à la maison veut des pizzas, elle doit sortir en acheter avec son frère. Celui-ci  lui dit « sors en pyjama, normal, ça va être rapide, personne va te voir« .

La fille y pense cinq secondes, jette un coup d’oeil dans le miroir et dit  » ok, go« .

Les gens pensent qu’elle ne se préoccupe pas de son image.  Foutaises de foutreries.
Dans la voiture, la fille avec son pyjama bleu pense à Majid, le charmant jeune homme qu’elle va croiser chez woodpecker. Il va la voir entrer en pyjama, il se dira qu’elle est trop cool cette fille de sortir comme ça, alors que toutes les autres nénettes ont besoin de s’apprêter comme de vilaines chanteuses libanaises.  Alors Majid, charmant et charmé va venir lui dire «  jolis carreaux« , et le reste appartiendra à l’Histoire.

En vrai, personne ne vous regardera ( votre frère a raison), et le goût amer d’une illusion avortée se dissipera sur  la sauce tomate de votre pizza trois fromages.

 

 

Avant d’aller à une soirée, n’en parlons même pas. Les contes de fées et les histoires de cul se bousculent et se concurrencent dans la tête de la fille. D’où la phrase la plus prononcée au monde « putain j’ai mal à la tête, t’aurais pas un doliprane? ». 

Pendant la soirée, et jusqu’à 23h, la fille a encore de l’espoir, va (au moins) une fois se remettre du blush et du mascara dans des chiottes puantes.

L’heure trop tardive arrivée, les meilleurs mecs aux bras d’autres filles, le désespoir venu, le noir peut couler, le fard peut s’estomper, c’est déjà la ménopause dans son coeur.

 

Avant de prendre un avion, la fille scénarise aussi à mort.

Elle imagine qu’elle est surclassée (ouais parce que  l’homme de sa vie voyage pas en classe éco quand même), qu’assise confortablement elle lit un livre. Qu’IL arrive, qu’ils entament une conversation intellectuellement stimulante et rigolote ( devant son miroir elle s’entraîne à rire de façon douce et gracile), et qu’à l’arrivée, ils s’échangent, avec une timidité délicieuse, leurs numéros.

 

Depuis 2001, la fille ne pense plus au miraculeux échange de valises par mégarde. Trop surfait, trop compliqué à gérer, sa valise elle y tient, personne ne peut voir ce qu’elle y cache, et en plus elle est rose, alors faut pas pousser le rêve non plus.

 

 

Avant de sortir acheter du crédit, la fille se fait un chignon à la parisienne ( le genre j’ai mis un crayon dans ma touffe et c’est joli, pur hasard, j’y peux rien si je suis belle), parce qu’on ne sait jamais.

 

D’ailleurs la phrase « on sait jamais » est récurrente dans sa tête, c’est ce qui la pousse à jeter un pot de fond de teint dans son sac, à mettre une jolie culotte et à s’épiler les jambes certains matins.

 

Elle s’y attend toujours à la rencontre. Plus précisément elle s’y prépare. On sait jamais.

 

 

Et pis un jour, c’est le week-end, elle reste à la maison en gandoura  et huile d’argan sur sa chevelure,  elle attend que l’ennui passe.

Sa grand-mère se sent mal, très mal, trop mal. Son père appelle les urgences, ambiance apocalypse à la maison. Trois grands gaillards arrivent soigner sa grand-mère.

Tout va bien.

Une fois le soulagement, l’un de gars donne des instructions à la fille. Elle le regarde, il est grand, il est beau, ses épaules sont larges, il soigne des gens, il est gentil et parle tout doucement. Joie dans son coeur.

 

Il la regarde, elle a de l’huile sur la tête.

 

Depuis, elle se lave les cheveux tous les matins, et espère le revoir dès qu’elle met un pied dans un hôpital.

 

Et parfois elle fait semblant qu’elle s’y attend pas aux grands hommes, histoire de berner les dieux. Elle se répète « je m’y attends pas, je m’y attends pas, j’espère rien, je cherche rien, d’ailleurs tiens regarde je me maquille même pas, enfin juste un peu de khôl mais ça compte pas, c’est culturel. Je m’y attends pas, je suis blasée et résignée, je ne veux pas d’homme dans ma vie. « 


C’est con un fille.

Mais ça y croit à la magie, et ça c’est plutôt joli.

 

 


Mamzelle Namous





p.s i love you: vous vous souvenez de l’article réaction-action , écrit dans le cadre du concours « agir pour l’Algérie » du dzblogday? Eh bien, il fait partie des trois textes gagnants en remportant le prix du style!  J’étais super contente! 


p.s i love you too: mina namous est sur twitter maintenant, si vous y êtes aussi, venez, je suis ici

réaction-action

 

Je n’aime pas le recyclage, je ne me préoccupe pas des questions environnementales, je préfère le pétrole aux conneries solaires,  je n’aide pas au nettoyage des plages, je ne donne jamais mes fringues.

Je ne prends pas d’initiatives géniales et originales, je décourage celles de mes amis, je suis bonne à ça.

Je dis souvent « laisse tomber, ça ne marchera jamais« .

Je n’ai pas de convictions politiques,  mes deux idéaux qui se battaient en duel sont morts à mes 19 ans.

Un jour quelqu’un m’a demandé « est ce que tu as des principes?« , je n’ai pas compris la question.

 

Il y a quelques semaines, j’ai entendu parler du dz blog day, un concours entre blogueurs sur le thème  » agir pour l’algérie ».

L’idée est d’écrire une chronique sur ça, et les meilleurs gagnent des cadeaux.

Alors là j’ai même pas cherché à être inspirée et je ne  m’en suis  pas inquiétée.

Mais  ensuite, ce « agir pour l’Algérie »  je l’ai vu partout sur facebook, et j’ai pensé que  je pourrais parler de cette idée de créer une entreprise dont l’objet social serait de repeindre tous les immeubles du centre ville.
Mais j’étais trop occupée à me compter les orteils.

 

Ce matin, je me suis réveillée trop tôt.  Comme à chaque insomnie, ma tête a laissé traîner des souvenirs désagréables et des regrets (je suis un peu vieille dans ma tête) . Avec ma tête on a refait un peu mon monde, on a réfléchi à où aller se faire couper les cheveux la prochaine fois, et on a fermé les volets.

 

Y a eu l’adhan, l’aboiement conséquent des chiens du quartier, et ma tête qui déambulait dans les années.

On s’est arrêtées à l’année 2006, en France. Cours de science politique à la fac . Le prof avait invité un professeur d’une université marocaine pour nous parler du système politique chez eux. Bla bla bla.

La conférence devait durer deux heures. Bla bla, au bout de trente minutes le charmant marocain ( car charmant il était), a abordé le problème du Sahara Occidental, et parla évidemment de la position de l’Algérie. Mais ensuite le reste de son discours n’a porté que sur la méchante et mauvaise Algérie.

Mais pourquoi vient-il du Maroc pour ne parler que de l’Algérie ?

Cette Algérie qui ne déféndait le Front Polisario que pour ses propres intérêts, pour les ressources naturelles potentielles du sahara occidental, pour l’ouverture sur l’Atlantique, pour la renommée, pour faire chier le Maroc, parce que l’Algérie aurait voulu, elle aussi, dominer le Sahara Occidental.

Et évidemment, il a poursuivi avec une descente en bonne et due forme de cet Etat qu’est l’Algérie.

Mais what the hell mec? T’as pris l’avion de Rabat pour venir casser ton voisin?!

 

Ma rage montait de minute en minute. Je regardais autour de moi dans l’amphi, des étudiants français qui l’écoutaient, qui ne pouvaient pas présumer que non non non non ce n’était pas pour toutes ces raisons que l’Algérie soutenait l’indépendance du Sahara Occidental.

L’heure des questions est venue. J’ai levé la main, j’avais la voix qui tremblait, il était inenvisagable de sortir de la pièce sans avoir rétabli la vérité.

Toutes ces soirées à écouter mon père parler du Sahara Occidental allaient payer.

Je crois me souvenir lui avoir dit que l’Algérie, vu ses réserves, se moquait bien des ressources cachées de cette partie du désert. Ce qui ne pouvait pas être le cas du Maroc.

Que prendre position pour l’indépendance n’est pas forcément un choix stratégique, mais que c’était le lot d’un tas de pays, anciennement colonisés, qui portaient maintenant cet idéal. Qu’on soutenait la Palestine aussi.  Est ce qu’on avait aussi l’intention d’aller fourrer nos pelles dans le sous-sol de Jérusalemn?

Quant à l’amertume de l’Algérie sur le fait qu’on en voulait nous aussi un bout du Sahara Occidental, j’ai cru me souvenir que ce territoire avait été partagé entre le Maroc et la Mauritanie, que ce dernier Etat s’était ensuite retiré. Et qu’à ce moment là, le Maroc avait demandé à l’Algérie de reprendre la partie que la Mauritanie avait cédé.

 

J’avais peur de me faire descendre, car ces infos étaient le fruit de discussions et non pas de livres d’histoire.  Parce qu’aussi le prof en face de moi avait un charisme de malade et pouvait rallier l’assistance à sa cause.

Je ne me souviens plus de ce qu’il a dit, je tremblais trop à l’intérieur. Je tremblais d’énervement car j’en avais marre qu’on critique encore et encore l’Algérie. Que notre pays soit toujours associé à de la merde.

Alors quand c’est un tissu de mensonges servant uniquement à de la propagande royale, il était physiquement impossible de laisser passer.

En sortant de l’amphi, j’avais un peu l’impression d’avoir joué le rôle d’un ambassadeur. Du coup, je suis allée manger des ferrero rocher.

 

Je crois, qu’en France, ça a du m’arriver plusieurs fois de défendre l’Algérie face aux idées arrêtées et souvent erronées des autres, j’ai beaucoup plaint les français « d’origine » algérienne, d’avoir une origine qui soit autant dévalorisée dans leur pays.

Parfois, j’étais prise d’une sorte d’indifférence, face à aux certitudes ignorantes des autres, qui me faisait  moins  réagir. Et c’est dommage car ça fait toujours mal au sang.

 

Alors ma résolution, en ce matin, est de réagir un peu plus. A ce qui m’énerve, ce qui m’enchante, ce qui me donne envie. Sans honte et sans feinte ( il n’y a rien de plus beurk que de feindre une envie de réaction).Si je tiens ma résolution , je parlerai un jour d’un sujet qui me tient à coeur et que je crains un petit peu. (Les pieds noirs).Je suis incapable de savoir ce qu’est vraiment agir pour l’Algérie. Mais j’aime l’idée de réagir à l’Algérie et d’être capable de tout partager.Et peut-être qu’un jour, à force de réactions authentiques et ultra veineuses, la loi des forces sera inversée et  les actions deviendront les conséquences de nos réactions.

 


Mamzelle Namous




 

p.s i love love you : vous pouvez retrouver toutes les participations au concours ici. 
Je crois que les lecteurs peuvent voter pour le prix du public sur bloginy, mais faut d’abord s’inscrire et on sait tous, même si ça prend 30 secondes, que c’est chiant ces machins où faut s’inscrire. 



Le sang qui s’exprime

L’autre jour, avec des amis, on avait une discussion sur l’acceptation de l’homosexualité en Algérie, et on se disait qu’on entendait des trucs tellement choquants que ça nous rendait malades.

J’ai parfois eu envie d’en parler ici, mais c’est  délicat et je n’ai pas toujours mes pincettes sur moi.

Je crois que ceux qui m’énervent le plus sont ceux qui disent « Moi je tolère l’homosexualité, j’ai plein d’amis gay…… mais bon ça reste quand même une maladie, un truc anormal« .

 

Ces gens, qui dans leur grandeur d’âme, tolèrent les malades.  Et copinent même parfois avec eux.

 

Quand j’entends des personnes parler du déterminisme, de la nature, de la religion, affirmer avec certitude qu’ils savent exactement comment ça se passe dans le corps et la tête des autres, et diagnostiquer qu’être homo c’est être par essence malade, ça me rend malade.

 

Il y a ceux qui se disent  » mais c’est une lesbienne elle alors« .  Ce sont les raccourcis géniaux de ceux là même qui vous expliquent la nature humaine.

 

C’est agaçant ces gens qui savent tout sur tout le monde.
Et puis, je pense à ces quelques lignes écrites par l’écrivaine Nina Bouraoui.

Et je flotte.

C’est le quatrième de couverture du livre  » La vie heureuse ».


 » Il n’y a aucun choix à aimer une fille. C’est violent. C’est l’instinct. C’est la peau qui parle. C’est le sang qui s’exprime. Je n’ai pas choisi d’aimer Diane. C’est une loi physique. C’est une attraction. C’est comme la Lune et le Soleil. C’est comme la pierre dans l’eau. C’est comme l’été et la neige. C’est de l’histoire naturelle. Ça reste longtemps dans le corps. C’est inoubliable. C’est la grande vie. J’aime Diane, je suis milliardaire. « 






Mamzelle Namous

A ma Soeur

Je suis allée en vacances chez ma soeur, celle qui s’est barrée d’Alger il y a quelques mois, elle est en Asie maintenant. Chaque jour, depuis son départ, on s’envoyait des mails et elle frimait avec sa super vie.

A peine arrivée , elle avait déjà acheté une voiture, elle se tapait un super boulot, un super appart, et tout le tralalala.

Moi, je vis à Alger. Tout est dit.

Un jour j’en ai eu marre, j’ai tout plaqué et je suis allée la rejoindre.

Enfin j’ai pris un congé.

 

 

 

A l’aéroport, ça me faisait bizarre de pas me diriger direct vers Air Algérie.

Je suis allée chez les asiatiques, mais j’avais toujours l’espoir que soit assis à côté de moi, dans l’avion, un riche homme d’affaires australien. Qu’il s’appellerait Steven, qu’il ferait du surf, que son poil soit blond, et qu’un jour il se convertisse à l’islam, n’apprenne jamais l’algérien et qu’on se marie à la salle des fêtes « les grands vents ».

 

Non, bien sur. C’est un indien qui est venu s’asseoir à coté de moi.  Il était moche, et après le déjeuner, il a pété tous les ingrédients qu’il avait ingurgité. J’ai pu reconnaître chaque odeur. Je n’ai pas pu ouvrir la fenêtre et mettre fin à mes jours.

 

Je suis arrivée, j’ai vu ma soeur, j’ai vu sa  voiture, son appart. Je lui ai dit  » tu connais l’émission  viens on échange nos vies?« .

Je lui ai donné ce que ma mère lui a envoyé : de la rechta*, du matlou3** et des oranges.

On a pas cherché à comprendre.

 

Elle m’a montré la piscine de son immeuble, le thermomètre affichait 30 degrés, j’ai joui un peu.

Le lendemain, on a nous a dit que la piscine était fermée deux semaines pour cause de maintenance annuelle. C’était pas de sa faute mais j’ai insulté ma soeur.

 

Elle m’a consolé en me disant qu’il y avait la plage, et que la plage c’était beaucoup mieux de toute façon. Pour les cheveux, pour le bronzage, pour les rencontres. Elle m’a donc proposé un cours de yoga sur la plage. Ca faisait très beverly hills comme truc.

 

Mais yoga vraiment? Tu m’as bien vu? En plus j’ai pas de tenue pour faire ça. 

On y est allées, les meufs étaient toutes en yoga pants , sauf moi qu’étais en poum-poum-short de plage.

Quand fallait écarter les jambes, je me retrouvais nue. Le prof était très content, on a beaucoup écarté les jambes ce jour là.

Lorsque je n’arrivais pas à faire un mouvement (ce qui arrivait souvent vu que mon dernier cours de sport  date du lycée), je disais que j’avais mal au dos et je m’allongeais.

 

Il nous a fait faire des exercices de relaxation. Ca consiste à rester allongé et à sentir chaque membre de son corps.  De l’orteil au sourcil.

Feel your left leg. Aoummmmmm ( mina éclate de rire).

Feel your knee. Aoummmmmmm ( mina pouffe).

…………

Feel your nose. Aoummmmmmm ( mina glousse).

 

Feel your eyebrow. Aoummmmm  ( ma soeur me fait le regard  » ta gueule ou je te tue »).

 

Moi tout ce que j’arrivais à sentir en fait  c’était la mouche qui me tournait autour depuis 10 minutes.

Feel the fly. Mmmmmmmmm.

 

Le cours se termine avec  » Hear the sound of the sea ». Aoummmmm.  « Be grateful to the sun ». Aoummm.

Ouais ouais ouais, ok c’est fini maintenant? Ouf, allons nager!

 

On nous dit que c’est interdit, car plage privée d’hôtel, on peut marcher mais pas se baigner. Sinon faut payer l’équivalent de 200 euros.

Wechnou??? La mer c’est une ressource naturelle et c’est pour tout le monde, c’est l’ONU qu’a dit ça.

On s’est baignées en douce. Ensuite, à chaque fois qu’on croisait un employé de l’hôtel, on avait peur qu’on nous demande de payer. On a démarré en trombe, trop des rebelles.

 

 

On s’habitue vite à la vie au grand air, à la plage en janvier, au sable qui ne colle pas, au luxe, aux jambes galbées, et à la vie parfaite des gens branchés.

Alors j’ai dis à ma soeur qu’on devait faire des trucs un peu plus terre à terre (en fait j’étais ruinée), et on a fait un trip dans une  petite ville voisine, en bus.

Nous étions dans un  mini-bus rempli d’indiens, je voulais discuter avec les gens pour faire genre comme dans le film « eat pray love », mais ils ne  comprenaient pas ce que je disais, et moi non plus d’ailleurs.

Au milieu de la route, à l’heure de l’adhan ( appel à la prière), le chauffeur du bus s’arrêtait, prenait son tapis de prière et courait vers le sable pour prier. D’autres hommes le rejoignaient vite.

Je les regardais, ça me faisait drôle.

Ils n’avaient pas fait leurs ablutions, ils étaient plutôt sales, mais leur seul souci était de prier à l’heure convenue, alors qu’il me semble qu’il est tout à fait naturel de reporter sa prière.

J’ai pensé que notre religion ce n’était pas ça.

Pendant qu’ils priaient, des gars sont descendus du bus, et sont allés pisser. En face d’eux.

 

Je me suis souvenue qu’un jour, plus jeune, ma mère m’a interdit de passer devant elle quand elle faisait sa prière.

 

Le soir, en arrivant, on a décidé de faire la tournée des bars pour s’amuser, on a cherché comment on disait ça en anglais. Mais ça, c’est une autre histoire.

 

Je rentre bientôt ( enfin dans un mois) .

( J’ai pris un long congé maladie. Une pneumonie c’est plausible pour justifier deux mois d’absence?).

 

 

 

 

Mamzelle Namous

 

 

 

*Ingrédient servant à la préparation d’un plat traditionnel, ne m’en demandez pas plus.

**Galette

Elle fait sa Carla

Chez les blogueurs, il y a ceux qui étalent leurs résolutions, ceux qui font le bilan, ceux qui disent « Au revoir 2011, bonne année à vous tous« .

Ici,  on ne fait pas de choses comme ça. On  ne se souhaite pas la bonne année car cette expression expire le premier janvier à une heure du matin, quand un type ivre d’ivresse vous crie  » Bonne Annéééééééééééééé ».

Ouais gros, comme tu veux.

Après c’est bon, en plus ça ne veut rien dire  » bonne année ».

 

Ici bas, on ne prend pas non plus de bonnes résolutions, on a arrêté de le faire il y a au moins cinq ans, quand on a compris que la détermination à réussir ses objectifs , c’était pour les autres. Que tout est aléatoire de toute façon, yekhi kelchi bel mektoub. ( C’est écrit dans les grands livres du grand seigneur).

Une fois, pour faire genre on est des rebelles, on a pris de mauvaises résolutions, mais même celles là on ne les a pas tenu.

Genre commencer à fumer.

Ou dire du mal des gens. Enfin encore plus que les années précédentes. Non parce que chez nous ( moi et tous les gens que je connais), le commérage et la médisance sont devenus des obligations constitutionnelles. Même les bébés parfois on les critique.

C’est vrai qu’il y en a des bien moches quand même.

 

Ici, on ne fait pas non plus de bilans de fin d’année.  C’est con d’en faire, ça sert à rien et ça finit par vous déprimer. Vous passez votre réveillon à pleurnicher et à demander aux autres s’ils sont contents de l’année écoulée, vous trinquez sans conviction à des conneries sans lendemain, vous devenez le meilleur ami du bar, et finissez la soirée à hurler « bonne annéééééééé » à des inconnus que vous méprisez.

Le lendemain et le reste de l’année, vous aurez l’espoir de ne pas être inférieur à tous ceux que vous méprisez.

 

Ici,  ce qu’on fait, c’est qu’on prend une personnalité publique et on essaie de lui ressembler.  Ca s’appelle la résolution des gens qui n’ont pas de personnalité.

J’ai commencé ça les dernières semaines de 2011. Ca a débuté par une imitation de Carla Bruni. Je me suis rendue compte que ma voix « Carla » était beaucoup mieux que ma voix d’algérienne à l’accent agressif qui agresse tout ce qui bouge. Donc cette année, j’offre de la douceur à mes paroles.

Je me suis entraînée, je n’ai plus besoin de tordre les lèvres pour faire ma Carla.  Je maîtrise désormais le parler de la poule sans faire la bouche de canard, je suis contente.

Mon mec, quand il m’a entendu, il m’a dit « wechbih rebek? » (qu’est ce que t’as?).  En temps normal, je lui aurai répondu « wechbih jedek? » (qu’est ce que t’as toi?).

( Z’avez vu un peu comme on est romantiques).

Mais là je lui ai dit  » C’est la douceur qui prend ma langue. Tu adorerais en faire autant, mon chéri ». 

Un jour, je lui écrirai une chanson.

 

Ce qu’on fait aussi ici, c’est qu’on décide de se débarrasser de ce qui nous pollue, c’est à dire  99% des gens qu’on connaît. Car il y a beaucoup de venin dans nos rues.  D’ailleurs à Alger, il est à la mode de dire  » Oh tu sais, depuis quelques mois, je ne parle plus qu’à trois personnes seulement« .

Ca fait genre vous êtes différent de la masse, et fier de ne pas être une entité sociable.

 

 

Alors cette année, nous allons veiller tard et rester seuls, écrire des textes,  chanter-faux, rêver au spleen d’Alger, se moquer des autres, et voir la vie en hlouw.  (la vie en doux).

 

Quel joli mot que hlouw, bien plus hlouw à nos oreilles que de le dire en français, et encore un trop petit mot  pour toute la volupté qu’il contient.

 

Allez, j’arrête de vous faire ma Carla.

 

 

Bonne annééééééééééééééééé!!!!!

 

 

 

Mamzelle Namous

C’est l’histoire d’une pistache..

Il y a un an, le blog jeuneviealgeroise.com était lancé. Avant ça, j’avais publié quelques articles sur facebook le même mois, et un jour, quelqu’un m’a dit « Non mais crée un blog merde« .

Allez hop.
L’été d’avant, je me réinstallais pour de vrai à Alger. Plus juste des vacances ou l’insouciance des années d’école.  Je redécouvrais, au quotidien, Alger, ses absurdités et ses éclats de rire. Un tas de choses m’étonnait, et je radotais.  Ma mère se contenant de me dire «  C’est ça Alger…« .
Une fois, par exemple, alors que j’étais allée au magasin Nedjma pour acheter une clé internet , je me  suis retrouvée avec une vendeuse qui m’a expliqué pendant 35 minutes comment le truc marche, comment il ne marche pas, ce qu’il faut payer, les modalités, les trucs à éviter, elle prend mon nom, on se met d’accord sur l’abonnement, on s’éclate. Je dis « C’est bon, je paye où? ».
La nana me sort  » Mais là elles sont indisponibles les clés« .
« Euh t’aurais pas pu le dire y a une demi-heure, on aurait gagné du temps ».
« Mais mademoiselle, vous m’avez demandé des renseignements, je vous ai renseigné ». 
« Non mais attends je vais te frapper ! « 
Cet été là, je lisais les mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, et certains passages me faisaient me questionner sur cette nouvelle vie algéroise que j’avais choisi, en famille.
L’expression jeune vie  me trottait dans la tête et ne me lâchait plus.
Le même été, il y a eu le travail. Le contact avec les gens, le mascara chaque matin, la circulation étourdissante,  regarder les femmes dans l’ascenseur et voir qu’on a les mêmes gestes de fard à paupière. Les déjeuners avec les collègues.
Si vous dites non, vous êtes cuites, wech hassba rouha hadi. ( traduction: mais pour qui elle se prend cette connasse?)
Si vous dites oui,  vous passez une heure et trente minutes à essayer de manger proprement , à penser à comment vous allez partager l’addition,  vous tentez de trouver des sujets de conversation, ou d’avoir des gossip sur les autres collègues, vous ne savez pas comment retirer le noyau d’olive resté dans votre bouche.
Il fallait bien cracher le noyau, et un jour, c’est sorti. Ca c’est appelé jeune vie algéroise, ça a parlé  de rien,  du soleil d’Alger, des jours plus gris.
Un jour, j’étais avec un ami  dans un café, je grignotais des cacahuètes, et sans faire exprès, j’ai mis une pistache dans ma bouche.  J’attendais qu’il regarde ailleurs pour la recracher. Le con il me fixait.
C’est long trois minutes avec une pistache entière dans la langue.
Je l’ai enlevé discrètement, j’ai joué avec. Elle m’a glissé des doigts , elle a roulé vers lui. Il l’a prise, il a joué avec, elle lui est tombée des mains. Elle s’est retrouvée par terre la pauv’ pistache.
La fille de la table à côté l’a ramassé, et..….l’a mangé!
Je regardais, abasourdie et éclatée, la trajectoire improbable de cette pistache.
Au quotidien, je ne suis pas le genre de nana qui répète à ses amis qu’elle les aime, qu’elle les remercie, que sans eux ça ne serait pas pareil.
C’ que je dis c’est  que passer une année avec vous c’est vachement bien quand même  putain.
Mamzelle Namous

Henné Forever

Il y a quelques jours, j’ai reçu un mail de cette fille qui s’appelle Bahia, elle voulait évoquer un souvenir algérien, et plutôt que d’écrire un texte, elle nous a fait un dessin.
Quand elle me l’a envoyé, il était trop petit , j’y voyais rien, elle m’a donc raconté la petite histoire. Quand elle était petite, elle puait « méchamment » des pieds, et du coup, pour remédier à ça, sa grand-mère lui mettait du henné!
Je savais pas que le henné était un anti-odorant ! Décidément, ça sert à tout, à faire joli avec des petits ronds sur la paume de nos mains, à faire des tatouages chelou, à soigner les ongles (mais bon c’est moche), à teindre le minou des nouvelles mariées dans les villages du 18ème siècle, et à rougir nos cheveux!
C’est un peu comme l’huile d’olive, une solution miracle au moindre mal!
Ca m’a fait rire , et j’ai trouvé ça sympa qu’elle veuille partager ça avec nous!
Mamzelle Namous 

La Fête à la Fac

L’autre jour, une copine m’a dit « Y a la soutenance  de ma sœur à bab ezzouar, t’es invitée.».
Ah ouais ? Merde Cool !
La fac de bab ezzouar, je la connais bien , pour cause de soutenance de plusieurs amis.
Parce qu’en Algérie, quand on soutient sa licence, son master ou son magistère, c’est la fête au village.
La famille au grand complet se la ramène, les amis, les amis de la famille. Les mamans préparent des mhajeb[1] , commandent des gâteaux orientaux, et rivalisent de services à thé ou café.
Quand mon frère a soutenu, on a dû empêcher ma mère de sortir les verres en cristal.
Pendant que l’étudiant présente le truc dont tout le monde se fout, une armada de cousines/copines s’affairent dans une salle à coté pour préparer les festivités.
Les profs ont droit à une table d’honneur, on dresse des nappes, on félicite toute la famille de l’étudiant, on coupe un grand fraisier aux bananes et aux ananas.
Y a même des gens qui engagent un caméraman professionnel pour filmer ce grand moment  où votre rejeton crache sa science. 
Bref, ça ressemble étrangement à un mauvais mariage.
Tout ça pour célébrer quelques piètres années d’études et un diplôme qui ne servira probablement à rien.
Ce n’est pas le pire. En Algérie, parfois, quand votre rejeton a son bac (à 10, 05 de moyenne), vous vous sentez l’obligation d’en faire des tonnes. Des gens viennent de loin vous rendre visite pour vous féliciter, vous louez une salle des fêtes pour faire une fête, le gosse reçoit  des cadeaux, de l’argent, vous entendez des youyous. Bref, ça ne ressemble à rien.
Tout ça pour que quelques semaines plus tard, il ne puisse pas s’inscrire à la fac qu’il veut, et qu’il passe son été à déprimer sur le fauteuil.
Quelques années plus tard, il entrera à la charika watanya. Et la mère, pour célébrer ça, lui fera du beghrir[2] .
Une fois, à Paris, je suis allée à une soutenance de thèse de doctorat d’un pote. Eh ben à sa « collation » (comme ils disent les français), y avait du jus d’orange d’une marque discount, des petits pains au chocolat et des gobelets en plastique. C’est tout.
Et les profs trainaient dans la salle comme tout le monde.
Y avait un marocain dans la pièce, on s’est regardés, on s’est compris. 
Alors de retour à Alger, j’avais espéré que ma mère fasse la même chose pour mon frère, un truc simple et soft.
Au final, on a eu une tarte aux fraises plus grande que la malle de la voiture, la famille de notre plombier était là, et mon frère s’est vu offrir un énorme bouquet de fleurs, comme s’il avait été élu mister bab ezzouar.
Moi tout ce que je voulais c’était draguer le beau chercheur en botanique que j’avais repéré, mais ma mère  m’a demandé de servir le thé aux gens.  
On en a bu beaucoup du thé durant les mois qui ont suivi cette soutenance, quand mon frère est entré dans le monde merveilleux du chômage.
Adieu fleurs, fraises, glamour et douces feuilles de menthe. Bonjour stress du téléphone qui ne sonne pas, mail de réponse qui n’arrive pas, barbe qu’on a plus besoin de raser, original du diplôme qui ne se délivre pas encore, secrétaire de la fac qui ne répond pas, et employeur qui ne vient décidément pas.
Youyouyouyou !

Mamzelle Namous

[1] Sorte de carré de pâte fourré, très bon quand bien fait.
[2] Sorte de crêpe que l’on fait à l’occasion d’un évènement heureux, très bon, se mange avec du miel et du beurre, très bon.

Comment je suis devenue une Presque Working Girl

the sartorialist
Je me souviens, c’était il y a environ deux ans, j’ai reçu un appel d’un numéro inconnu.
« Mademoiselle Namous ? Vous avez rendez-vous demain à 8h pour un entretien ».
« Euh …. Vous êtes qui ? Où ? Avec qui ? »
Non parce que j’avais déposé mon CV nulle part récemment, et aucun chasseur de tête ne cherchait ma tête, alors je me posais des questions.

« A la  charika watanya [1] , avec Monsieur le Directeur ».
Ok, ça fait plaisir.
Ca faisait genre trois ans que mon père, ma mère et ma grand-mère faisaient des mains et des pieds pour me faire recruter dans la boite (oui parce que personne n’entre dans la charika watanya sans piston), et j’allais enfin avoir un entretien.
Je les ai appelé pour les prévenir que le jour de leurs rêves était arrivé, mais ils le savaient déjà en fait.
Ouais, normal.
Alors moi je ne voulais pas y travailler, c’était mon cauchemar, mais je me disais qu’avec toutes les lourdeurs administratives, et depuis déjà trois ans que ça trainait, le jour de mon recrutement n’était pas près d’arriver.
Je vais donc à l’entretien, mon frère se moque de ma tenue, il me sort «  tu crois que tu vas postuler pour un poste chez  Vogue ? », je complexe, j’enlève les talons, j’ai chaud, j’ai peur.
Je me retrouve face à un Monsieur le Directeur vieux, chauve et moisi. Avant ça, j’avais passé 45 minutes dans le bureau de sa secrétaire, jeune, moche et déjà vieille.
Même si le job ne m’intéressait pas, j’avais préparé le sujet à fond, pour ne pas foutre la honte à ma famille.
Après deux-trois questions générales sur mes études, il me dit «  Bon, y a pas de problème ».
Ô misère. Je m’enfonçais dans la terre, j’étais  déjà vieille.
Il m’envoie direct au bureau des ressources humaines pour que je puisse commencer à préparer mon dossier de recrutement dans la charika watanya.
J’y vais à ce bureau, les murs sont pleins de classeurs nommés « CV reçus », le téléphone sonne, la nana n’arrête pas de répéter l’adresse mail à envoyer pour les CV.
Moi je sais que cette boite mail, ils ne l’ouvrent jamais.
Elle me tend un papier avec toutes les pièces à fournir. Je respire de nouveau, je me dis que connaissant la bureaucratie algérienne, j’aurai fini mon dossier dans un an.
Elle me demande d’attendre, je dois rencontrer Monsieur le Directeur des Ressources Humaines.
J’attends deux heures dans ce bureau, la mort passe par là, quelques verrues me poussent sur les doigts, je suis cramoisie.
Je regarde les gens qui s’affairent dans ce bureau et je pense «jamais, jamais, jamais, never ever, no way, this is soooooo not happening ».
Je trouverai une échappatoire.
Au bout d’un moment, on me dit que Monsieur le Directeur des Ressources Humaines est allé déjeuner, que je peux l’attendre ou repasser un autre jour.
La nana avait à peine fini sa phrase que j’étais déjà dehors.
Dehors, j’ai pleuré. Pleuré, pleuré.
J’ai retrouvé ma mère à la pizzeria wood pecker, je pleurais, elle était contente.
Je sanglotais. Le gérant, qui me connaît depuis que j’ai 13 ans, m’a demandé ce que j’avais.
Ma mère me faisait les gros yeux pour que j’arrête de chialer, elle me répétait «  Imagine s’il savait pourquoi tu pleures, hadik tbehdila [2], les gens rêvent de travailler, et toi tu mets dans cet état quand tu trouves un super travail ».
Je pleurais comme dans les dessins-animés japonais, les larmes giclaient de partout, même des oreilles.
Le gérant insistait «  T’as un chagrin d’amour c’est ça ? »
Si au moins.
Trois jours de dessèchement oculaire plus tard, mes parents me disaient que si je trouvais ailleurs, dans une boite privée, ça serait vachement bien évidemment, mais que la charika watanya c’était bien en attendant autre chose.
Mais le temporaire, on sait tous ce que c’est, ça dure, ça dure.
Moi qui aimais ma liberté, mes horaires de tarée, moi qui rêvais de bosser en free-lance dans une petite boite d’un immeuble haussmannien du centre ville  avec gens beaux et des jeans délavés, j’allais me retrouver dans mon pire cauchemar : l’administration.
L’administration et ses horaires stricts, ses gens désuets, ses rêves brisés, ses codes et règlements intérieurs, et les bananes vertes distribuées à la cantine.
Trois mois, et cinq crises des bureaucraphobie plus tard, je suis entrée à la charika watanya.
Les gens étaient bizarres, ils m’ignoraient (car dans le public, on déteste ce qui est neuf. Nos ordis sont équipés de word 1993), mais se documentaient sur moi (je l’ai su plus tard).
Je ne savais pas si la plupart des personnes qui me parlaient étaient profondément débiles ou extrêmement ironiques.
Plus tard, j’ai découvert que l’ironie ne se pratiquait pas trop entre nos murs.
J’ai découvert à quel point les relations humaines pouvaient être pauvres et médiocres (mais c’est pareil dans tout Alger), que connaître l’autre ne compte pas,  que la complexité humaine n’a pas droit  de cité.  Pourvu qu’on puisse te cerner assez rapidement, et interpréter tes faits et gestes selon la case choisie pour toi.
J’ai découvert l’étendue de l’adage, qui est un principe cardinal en Algérie, «  Hef T3ich ».
Autrement dit qui frimera, vivra.
Que lorsque tu ouvres la bouche pour dire quelque chose, la nana en face optera pour une approche en deux actes :
-rabaisser ce que tu viens de dire
-puis surenchérir.
Surenchérir, toujours.
Petit à petit, je me suis habituée, j’ai arrêté de pleurer au bout de six mois, et parfois même je souris.
Une fois j’ai ri. (Ô misère je deviens comme eux !)
Ca fait un an et demi maintenant. Les bananes de la cantine  sont noires, personne ne respecte les horaires, et je viens en converse.
On  ne travaille tellement pas et on fait tellement ce qu’on veut dans les bureaux que mes amis du privé se moquent de moi en me disant qu’au lieu de recevoir un salaire, je devrais plutôt payer un loyer à l’administration.
Le salaire ? Ouais c’est pas top, mais bon c’est temporaire.Mamzelle Namous

[1] Entreprise publique nationale administrative
[2] Ca serait la honte